mardi 18 août 2009

Souvenirs en vrac

L'espace d'un temps

Ça y est. Les mots se font insuffisants. Je cherche en vain en moi un mot qui susurrerait toute la douceur et la délicatesse du moment, qui hurlerait la puissance de notre rencontre, qui exprimerait la chaleur brûlante du contact de nos peaux. Mais plus rien n’existe. Je me retrouve à nouveau devant l’impuissance de mon art face à la beauté des sensations, des souvenirs plus grands que nature, des sourires échangés, doux comme du miel. C’est un tourbillon suave qui m’emporte, et quelques bribes étoilées transparaissent au travers de la tourmente de mes émotions. Je pourrais presque faire le deuil à l’instant même de ma froideur. Je fonds et me liquifie. De douceur, de plaisir et d’euphorie. Le monde change de forme et de visage, me semble vaste et immense, se fend en une énorme faille où s’engouffrent toute la distance, et les forces terrestres travaillent à nous rassembler, mouvement tectonique qui annule l’impossible, qui rapproche nos regards lumineux et nos cœurs assoiffés. Géographie remaniée pour la beauté d’une retrouvaille tant souhaitée. Et alors que je m’amuse à déifier mon imagination, la mélancolie de la musique me rappelle que je suis seule ici, et que toi là-bas, à l’autre bout du monde, tu es comme moi. J’ai pourtant l’impression que tu es partout autour et à l’intérieur de moi. Hypnose ou vol d’âme; j’ai l’impression que tout pouvoir m’échappe. La distance travaille contre nous et pour toi, fait scintiller la dorure des moments passés, remanie la beauté des choses pour ensorceler mon cœur. Pourtant, il ne reste que ces pensées, ces nostalgies et quelques souvenirs tangibles pour me rappeler que rien n’a existé et que je me réveille aujourd’hui seule dans mon lit. Mon esprit ensommeillé tente de discerner la réalité, mais tout n’était qu’un rêve délicieux.

mercredi 29 juillet 2009

Interview avec un extra-conjugal pratiquant.


samedi 25 juillet 2009

maux et mots anciens

J’ai le coeur en boule au fond de la gorge. Des millions de mots griffonnés sur du papier froissé, puis dévorés. Je te cracherais dessus que ça ne changerais rien. Je n’arrive plus à avaler; l’émotion a fait dérailler le mécanisme. Je m’efforce de déglutir; et la bouche ouverte, j’ai l’air d’un poisson, le regard vide, à faire des bruits étranges avec ma glotte. Plus d’air et beaucoup d’ironie, moment d’angoisse où je te regarde me regarder. Tu sais mon mal de vivre, mais plus rien de tout ça ne te regarde... Je suis déjà un fantôme pour toi.

J’ai le ressac qui me prend, vas-t-en, je ne pourrai pas tenir encore longtemps.


Tu t’habilles tranquillement. J’ai le goût de te pousser avec violence, de te frapper et de t’arracher ces yeux qui marquent notre distance. Tu les fais mentir, je te connais. Ton air faussement affligé me dégoûte de moi-même. Il m’achève. Tu es là, de toute ta grandeur, à saturer la pièce, ma petite pièce à moi, et tu me jettes au visage toute ton indifférence. Nous ne sommes plus rien, parce que toi, tu es tout; tout puissant, tout digéré, tout grand de ta joyeuse médiocrité. Et moi, je suis là, petit morpion vide, crotte d’amour évidé, à chigner mon mal-être, à larmoyer ma vie. Devant toi, ma vie se déleste de tout ce qui reste de moi. Tu m’observes tomber en lambeaux, et tu te consoles, te félicites même. Il n’y a de la place que pour un au fond du baril, et j’y ai pris mes aises.

No vacancy.

Tu goûtais le vinaigre, ou l’ail peut-être. Et je n’y ai pas pris goût; toi non plus d’ailleurs. On s’est efforcés, on y a mis tout notre petit change, parce que le cœur était ailleurs, et, comme des animaux, on a exécuté quelques gestes. C’est comme la bicyclette après tout. Les va-et-vient en coups de butoir faisaient résonner dans la pièce le claquement un peu trop sonore de mes fesses sur ton ventre rebondi. J’étais pleine de vide. Vide de toi, de moi, vide de nous… évidée à la petite cuillère; on mangera la farce à Noël, et on en rira peut-être. Ça devait arriver… en fait, ce devait même être écrit dans ton horoscope : Vénus est en Saturne, rapprochements à prévoir avec l’être aimé. Mais Miss Astrologie se sera quand même trompée.

Tu te dirige enfin vers la porte. La main sur la poignée, tu te retournes, et tes yeux parlent toujours. J’ai le goût de me cacher sous mon lit, de me défenestrer au pire, parce que ton regard me blesse, m’éventre de tout ce qui me reste de fierté. Je ne suis plus rien, qu’un tas de larmes à vider. Et en attendant que tu partes, je ne sais plus où les stocker. Dans ma tête, parce que ma gorge est pleine, des mots se dédoublent et se répètent. Vite. Vite. Vite. Je t’observe ne pas partir et t’obliger à m’offrir l’aide que tu ne veux plus me donner et que je ne veux plus recevoir. Vite. Vite. Vite. Tu m’embrasses. Vide. Vide. Vide. Tu me demandes de t’appeler la semaine prochaine. Oui. Vite. Vite. Vite. Puis, finalement, tu quittes. J’entends tes pas qui descendent l’escalier, le couinement de la porte de l’immeuble. Je soupire de soulagement.

J’ai le ressac qui me dévore, j’ai la rage, la peine, la tristesse et le désespoir qui m’étreignent, m’enlacent et me font l’amour comme tu n’as pas su le faire. Je te déteste, parce que je t’ai tant aimé. Mais il ne reste plus rien de celle que j’ai été. Évidée. Je me retourne, contemple ma chambre souillée… J’imagine que pour cette dernière nuit, le bain fera l’affaire...

dimanche 5 juillet 2009


vendredi 3 juillet 2009

Ces mots que jamais tu ne liras...

Je déambule dans les rues désertes de Montréal. La nuit est à son heure la plus noire; elle s’éteint et cède tout doucement sa place à l’aurore qui s’éveille à l’horizon. Bientôt, quelques oiseaux feront entendre leurs gazouillements précoces en un appel au jour qui vient. Quelques voitures font chuinter la chaussée détrempée par la dernière averse. Mes pieds prennent place sur chacune des dalles de béton du trottoir, qui file sans raison en une ligne droite qui ne finit plus. Une continuation qui égare mon esprit. J’écoute le bruit de mes pas qui s’enchaînent dans ce capharnaüm silencieux. Je pousse un long soupir.

Je voudrais que tu occupes mes pensées comme tu l’as fait autrefois, j’aimerais aussi que l’idée de toi n’éveille plus toute cette souffrance en moi. Ils me semblent si loin aujourd’hui, ces jours que nous partagions ensemble. Mon quotidien suit son cours, les jours s’emboitent l’un sur l’autre, et tu n’y es plus. Et pourtant…

Mon quotidien suit son cours.

Cette phrase me semble si grave et pleine de contresens. Je n’arrive plus à saisir la signification des mots qui la construisent. Elle est vide… vide de logique, et surtout, vide de toi. Elle me semble irréelle et accusatrice tout à la fois. Les choses ne devraient pas être ainsi. Où es-tu, dis moi?

Je me sens si seul.

J’emprunte les mots que tu as plus tôt utilisés. Je comprends si bien cette absence qui t’habite. Nous ne sommes plus que notre deuil. Le cercle de tes bras autour de mon corps – cette étreinte qui se voulait sauvage d’amour, mais qui s’est contenté d’être douce de résignation, cet élan de passion qui s’est éteint à peine envisagé – était vide… Vide de nous, vide de notre amour; la présence de notre passé a tout absorbé. C’est un monstre immense qui nous dévore et qui avorte toute possibilité de combler la distance maintenant établie entre nous, entre nos regards gorgés de souvenirs. Il n’y a plus que nous deux, l’un face à l’autre, inatteignables et impuissants. Nous sommes à jamais condamnés à nous regarder exister au loin. Tant de choses auraient pu être dites encore…

Malgré tout, l’amour ne suffit plus.

Mais mon esprit s’égare. Un homme au loin sifflote et traverse la rue, me sort de mon marasme, de mes idées qui s’égarent. Il faut reprendre place dans le monde qui est sien, suivre le cours des choses. Je regarde le ciel vide d’étoiles, brumeux. Je n’y trouverai rien, ni moyen de retrouver notre temps perdu, ni moyen de retourner à ce temps qui n’existera plus. Un feu rouge teinte l’asphalte et illumine son propre espace d’un halo magenta. Je poursuis mon chemin, et laisse le temps panser mes blessures. Mais pour une dernière fois, en marchant sur cette rue de Montréal qui me ramène à ma nouvelle vie, les mains dans les poches et le goût de tes lèvres toujours présent sur les miennes, j’ai ce désir indécent de pouvoir encore te susurrer «je t’aime»… et que tu l’entendes…

lundi 29 juin 2009

Musc violet

Il pleut. Je ne sais où, je ne sais quand, mais il pleut. Quelque part. Sûrement ailleurs… au loin, il me semble. Au-dessus de moi, des nuages noirs et orageux roulent et moutonnent ; ventre creux et affamé, gorgé de pluie. Un vent violent emprisonne mon corps, le pousse et le harcèle. Il souffle si fort que mes côtes pourraient s’envoler : ma cage thoracique est une maison fluette au cœur d’un ouragan. Os tôlés, fragiles, prisonniers du temps dans lequel ils valsent, cadavériquement.

Cage, corps de cage.

Mes mains triturent le sable et en font deux monts, de chaque côté de mes jambes poilues, maigrelettes. Je suis laid, né homme. Les grains se coincent sous mes ongles vernis et crissent. Mes yeux ne savent où se poser. À l’horizon, un goéland plane sur les courants, survole la mer agitée. Je le suis du regard sans m’y intéresser. Ma vision est brouillée : je pleure. Comme une femme. Je dois être encore plus laid, crayon noir coulé sur mes joues creuses, regard de clown triste… burlesque à souhait. Dans un ultime effort, je repousse les cheveux violets de ma perruque contre mon oreille et tire de ma camisole un tube de rouge à lèvres, coincé entre mes deux faux seins. Papiers mouchoirs flasques, gorgés d’eau de mer qui coule le long de mon ventre, finit sa course sur mon sexe et l’imprègne de leur fausseté. Je suis une vieille femme ratatinée. Je retire le capuchon, tourne la base et regarde le bâton rouge sortir de son étui. Je l’applique généreusement, comme j’ai vu tant de femmes le faire, machinalement. Je frotte mes lèvres d’homme l’une contre l’autre… mes lèvres.

Je couine. Malgré moi. Le son sorti de ma gorge, volé à mes entrailles, se perd dans le sifflement du vent. Je ne sais pourquoi je suis encore ici. Peut-être aurais-je dû suivre le mouvement des familles, qui, plus tôt, avaient remballé parasols et serviettes. Une sandale de caoutchouc a été oubliée dans le sable, non loin. Objet abandonné… comme moi. Près de la grève, elle ondule sous les vagues, qui la lèchent et se retirent en laissant sur leur passage une écume. Des nuages de mousse s’amassent et derrière eux, les galets frémissent sous la caresse de l’eau qui recule, bruissant telles des femmes à la gorge renversée, jouissantes.

Avec dégoût, j’écrase mon rouge à lèvres dans le sable. Comme un mégot. Écraser la beauté… la féminité qui me dévore, me creuse un vagin dans la tête.

British red numéro 3.

J’essuie rageusement ma bouche du revers de la main et crache. De la pâte rouge sur les dents. Je pleure et bave. Je saute sur mes pieds et hurle à la mer. Ma jupe, remontée sur mes reins par le mouvement, découvre mes fesses et mon scrotum qui pend entre mes jambes. Je hurle de nouveau, encore, de tous mes poumons. J’arrache ma tignasse mauve que j’avais si bien peignée et la lance dans les vagues. Elle reste à la surface un moment, puis se laisse happer par les flots enragés. Je suis folle et laide.

Chauve, je renifle et essuie la morve qui coule de mon nez, le barbouillant au passage d’un peu de British red numéro 3. Je ne sais plus quoi faire ici. Mon corps est inutile aux frasques de la tempête et je l’use sous les miasmes de ma pensée. Je me dandine avec ridicule pour redescendre ma mini-jupe et couvrir ma honteuse nudité. D’un coin de ma camisole, j’essuie mes yeux et macule ainsi le tissu blanc de taches noires et rouges. Je n’ai plus ni cheveux ni fard. De nouveau un homme… habillé en femme. La honte d’être laid, d’être moi.

Je tourne dos à la mer, la déteste d’être ce qu’elle est. Féminine et infinie. Je fais un pas, puis un autre. Le sol meuble se dérobe sous la semelle de mes talons hauts et je me tords les chevilles, l’une après l’autre, à chaque foulée. J’ai la démarche d’un soûlon, mais je continue d’avancer vers le stationnement, en larmes et pathétique.

Je laisse le ciel s’occuper à sa fureur et m’avance vers l’épicerie, devant laquelle j’ai laissé ma voiture, oh! my pink lady! Cruelle, la vitrine me renvoie mon image : squelette affublé d’un pénis, d’une jupe, de seins flétris, d’un masque de clown. Je n’ai plus la force d’être hystérique. Je laisse mon visage traîner son ridicule sous le regard des autres; autres qui, dans l’épicerie, ont cessé toute activité pour me dévisager me dévisager . Je ne suis le reflet de personne. Je me donne en spectacle. Je suis un homme fini, une femme ratée.

D’un geste brusque, je m’arrête. Je me plante devant moi, face à mon double, le cœur à fleur de peau. Là, tout près des poils de ma poitrine, je le vois presque former un moule, sortir, jaillir. Écœuré de moi. J’ouvre les bras, les tend le plus loin possible de chaque côté, dans un alignement parfait des coudes, des épaules, des poignets, les doigts écartés. Je regarde leurs visages moqueurs. Et j’attends…

J’attends pour je ne sais quoi.

Et rien ne vient.

Je suis laid.

Tout retombe le long de mon corps. Sous la gravité. Je dévie, regarde ailleurs, me rue sur oh! my pink lady!, vieux taxi repeint en rose dans lequel j’ai baisé tant de femmes, avalé goulûment tant de sexes d’hommes. Me résigner à ce qu’on veut faire de moi. Être une tapette, puisqu’on croit qu’une tapette en est forcément une. Je préfère les seins. Tétons usés par mon imagination rocambolesque. Je suis une lesbienne, transpercée d’une tige masculine, dégoûtante.

Ma bourse vite ramassée sous la banquette arrière, j’entre précipitamment dans le magasin. La musique et la fraîcheur des lieux me percutent. Lieu irréel, artificiel. Je défile dans les allées. Mes talons claquent. La foule se perce : je suis Moïse. Moïse des temps modernes, mini-jupe et plates-formes en prime. Au diable la bure! Je vends le bonheur à 20 dollars la verge, entre le jambon cuit et le poulet pressé.

Je fais rouler mes hanches. Envoie un clin d’œil à un commis.

Condiments, pâtes, cannages, céréales… Le contenu bien aligné des tablettes ne bronche pas. Il est bien le seul. Un silence étrange règne derrière moi, me suis, me pousse dans le dos. Je suis une nébuleuse. On me regarde passer, on se tait.

Je trouve l’objet coupant que je cherchais. Entre l’eau de Javel et les biscuits pour chiens. 19,95 $ d’épanouissement. Pas cher, pas cher.

Je le saisis et me retourne. La foule sursaute et recule. Je ne suis plus ni Moïse ni un amas d’étoiles. Je suis Frankenstein. Le couteau emballé à la main, je me dirige vers l’avant de l’épicerie. Des vêtements féminins portés par un homme semblent choquer… moins qu’une lame dans la main d’un homme dérangé.

Le nombril du monde.

La caissière n’ose pas prononcer le prix, je ne fais pas la file. Dehors, il fait toujours humide et orageux. Le ciel semble sur le point de régurgiter son souper. Dieu est un obèse. Because we believe in God, and God is in America.

Je développe fébrilement la lame, précautionneusement pourtant. Je trotte dans le stationnement, direction : sandale de caoutchouc. J’espère qu’elle y est encore, sinon plus rien ne serait pareil. 1119,95 $ d’épanouissement mal dépensé, ça reviendrait cher.

Je fais une pause à l’orée de la plage, question d’enlever mes talons hauts. Je les garde dans la main gauche, le couteau dans la droite. Je cours maladroitement dans le sable. Je ne pleure plus. Je rigole comme une folle. Mon idée est scabreuse, mais réjouissante.

Et je cours.

Je retrouve rapidement l’empreinte de mes os de fesses. L’épicerie n’a jamais existé. Au loin, sur les galets en amont, une tache violette, pleine d’écume. Je me rassoie, la jupe remonte, mes couilles dans le sable. Je me dégoûte.

Devant moi, le ciel et la mer s’unissent. Une pluie torrentielle avance rapidement sur l’océan et semble courir vers moi pour m’avaler. Il n’y a plus d’horizon, seulement un mur d’eau.

Je me relève aussi subitement. Mes vêtements glissent au sol. Je me débarrasse un à un de tous ces apparats, de cette saleté de femme laide que j’ai dessiné sur le corps d’un autre. Je marche, le couteau à la main, vers ce déluge et laisse derrière moi la sandale abandonnée. L’eau est glaciale. Les vagues me fracassent et le vent hurle, mais je tiens bon. Et je hurle plus fort encore, force de toute ma force d’homme contre le courant, hurle de toute ma faiblesse de femme contre la tempête. Ma peau se hérisse, mon dos se cambre, mes muscles se tendent. J’ai l’être en lutte. La pluie me percute de plein fouet, mais je tiens bon. Et surtout, je rigole. Il est temps.

J’empoigne ma verge. Non pas du bout des doigts, je la serre en va et vient successifs : filon de sang que je veux tenir dans le creux de ma main. Et sous l’ultime secousse permettant mon salut, j’incurve la main droite et laisse glisser la lame. Le coup net et assuré laisse un moignon de chair tendre dans ma main gauche, que je laisse tomber à mes pieds avec dégoût. J’écarquille les doigts, tremblant. Et je hurle à nouveau. Et rigole aussi.

Je tombe dans l’eau à mon tour. Me laisse choir; laisse le ressac me pénétrer de son organe féminin…

Je vivrai ma mort asexué.

Et au loin, une perruque violette aux arômes de musc remue mollement.